Mort-vivant

août 26, 2010

J’ai passé des mois au cachot, ce qui explique mon silence qui a trop duré.
J’avais tabassé un gardien qui me lançait des injures pour me rabaisser devant ses collègues qui en rigolaient au loin.
Je lui ai pris la tête et je l’ai cognée contre le mur des dizaines de fois.
Toute la rage que j’avais réussi à canaliser jusque là est entrée en effervescence, d’un coup.
Ses collègues ne riaient plus. Ils sont restés des minutes entières paralysés, ne pouvant même pas intervenir pour le sortir de là.

J’avais l’impression que les quelques regards haineux que je leur lançais entre deux coups de poing les ont sérieusement dissuadé.

Ayant tout juste fini mon travail, j’avais ce sentiment de mission accomplie en voyant le visage amoché de ce con qui voulait jouer au plus malin avec son maître.

J’étais peut-être obligé de ne pas quitter les lieux, j’avais peut-être le même accoutrement que ces milliers de codétenus qui se bousculaient dans ce trou à rats.
Mais ce n’était pas suffisant pour qu’on me prenne à partie gratuitement.

Dans mon cachot, j’ai appris que plus rien n’avait d’importance. 4 mètres carrés de « surface habitable ». 24h/24 dans l’obscurité. Isolement le plus total. 5 minutes par jour pour faire ses besoins. Tout le temps pour penser à la vie et vivre par procuration en écoutant les gardes discuter.

Les secondes défilent inexorablement difficiles à vivre. J’avais l’impression de devenir une bête anti-sociale au fil des jours.
Amitié ?
Amour ?
Honneur ?
Dignité ?
Liberté ?
Que des mots qui devenaient de plus en plus étrangers au lexique que je pouvais saisir sans problèmes.

Ma période d’isolement s’est écoulée, je ne sais comment, je ne sais où…
La mémoire a des fois tendances à mettre dans un placard perdu des évènements qu’on donnerait tout pour oublier.
C’est peut-être pour cela, que maintenant j’éprouve beaucoup de difficultés à relater ce qui s’est vraiment passé pendant ce laps de temps interminable…
Peut-être, aussi, ne se serait-il rien passé…

Rien de surprenant, rien de vivant, rien de coloré…
Que le lugubre silence d’un cachot conçu spécialement pour tuer à petit feu l’âme de ceux qui avaient la malchance d’y accéder.

La monstruosité des hommes est sans égal. Mais cela n’avait aucune importance.
Mon instinct de survie, c’était le seul sens demeuré réveillé pendant tout ce temps…
Il m’a permis de sortir de l’ombre, de revivre, de respirer à nouveau.

J’ai eu du mal à rouvrir les yeux. La lumière m’éblouissait. Pourtant, rien d’éblouissant ne se trouve enfermé sous ces grands murs délabrés.

Sauf le coeur pétri d’émotions avec lequel je suis entré et qui est déjà mort et enterré à présent.

Désormais, je ne sais plus mon nom ni le prénom que ma mère m’aurait désigné.
Je ne sais plus qui je suis.
Je ne sais même plus si j’existe vraiment.
Je suis un fantôme !
Je suis un vampire !
Encore faut-il que je sois…

En sortant et en réincorporant le groupe formé par le reste des détenus. On me regardait comme un revenant.
J’avais peut-être la mine d’un déterré, mais je crois plus qu’ils ne s’attendaient plus à me voir parmi eux de sitôt.
Pourtant j’étais bien là… Enfin, je crois.

Les retrouvailles furent pénibles.
Face aux accolades et aux embrassades de ceux qui m’appréciaient dés le départ et de ceux qui ont commencé à me déifier pour mon parcours pour le moins « mortel »… Je restais impassible, de marbre, le regard vide d’émotion.

On allait me désigner un nouveau codétenu avec lequel je pouvais aspirer à partager une spacieuse cellule de 15 m².

Il s’appelait Salmène… J’osais espérer que ce n’était pas son vrai prénom…
J’avais tort.
Ce type, aussi antipathique qu’on peut l’être, était en plus sentimental.
Un Salmène sentimental, ça se comprend, objectivement.
Mais, moi, vide de sentiments, je pensais vraiment qu’il allait me faire regretter d’être sorti de mon cachot.
J’allais m’en assurer à mes dépens, mais cette fois-ci, j’avais raison…

Il était, à croire ses dires incarcéré à tort, tout comme moi.
Mais sa famille lui manquait, sa petite amie avec laquelle il avait eu un bébé hors mariage aussi.
La justice le priva de suivre les premiers pas de son enfant.
Mais son histoire m’indifférait.
Il se faisait tard, je ne rêvais que de m’assoupir dans ma nouvelle « demeure ». Sa voix me tapait sur les nerfs.
Je rétorquai gentiment: « S’il te plait, ferme ta gueule que je dorme… »
Mais rien…
J’essayais de le ménager, j’ai compris par la suite que j’avais tort.

Ayant perdu tout sens de la diplomatie, je me levai et me dirigeai vers lui pour lui flanquer une gifle magistrale en pleine figure qui eut raison définitivement de ses plaintes.

J’avais enfin trouvé la vie dans les bras de Morphée. Ce fut l’une des meilleures nuits de ma vie. Parce que dans ma nouvelle demeure et comparé à mon isolement j’étais déjà en liberté, les cheveux aux quatre vents… Relativement s’entend…

Deuxième mois en enfer

février 28, 2010

Deux mois dans un monde atemporel. Deux mois dans une dimension où la journée équivaut à des années suivant votre système de comptage.

L’angoisse de vieillir ici et de ne pas avoir l’opportunité de quitter ce bas monde bientôt.
La peine d’avoir gâché une brillante carrière qui m’était prédestinée dans une impardonnable maladresse.
Le profond désarroi de voir les oiseaux survoler l’allée où nous nous promenions au cours de nos rares moments où l’on avait accès à la couleur du ciel.
Le dégout de côtoyer des gens que si j’avais croisé quelques semaines auparavant, je n’aurais même pas vu tellement on n’évoluait pas dans le même univers. Me voici aujourd’hui condamné à leur sourire, à les saluer, à écouter leurs cochonneries, leurs débilités, leurs représentations simplistes du monde.
J’ai comme l’impression que ma véritable punition n’était pas de m’enfermer dans ce bagne mais de m’enfermer avec ces gens, justement.

J’avais dés mon jeune âge des tendances élitistes. On m’avait bourré le crâne avec ces notions normalement désuètes de catégories, de finesse, de savoir-vivre et de catégorisation des gens non pas exclusivement en misant sur l’argent mais surtout sur le niveau d’instruction.

Pourtant mes meilleurs amis n’étaient pas ce qu’il y a de plus brillant sur cette planète. Un d’entre eux a commencé sa carrière d’ouvrier vers l’âge de dix-sept ans pour aider une mère divorcée à lui permettre de vivre une vie décente aux côtés de ses frères tous à hauts risques de mal-tourner. Mais il avait de la discussion, un background culturel impressionnant. Il pouvait te parler pendant des heures de la Russie, de Lénine, de Bourguiba, du Club Africain dans toutes ses catégories, de Nicolas Sarkozy et de son parcours.

Les gens avec lesquels je suis obligé de cohabiter te sortent spontanément et à répétition des clichés mortels du genre : « Ettaks yhebb erraks » à traduire littéralement le climat aime la danse… Mais à comprendre tel qu’on le souhaite ou suivant ses capacités à absorber crue cette confiture nationale qu’on appelle communément harissa !

On parlait d’Israël et des arabes. Je présentais en m’hasardant dans un terrain boueux et très périlleux mes idées…
« Deux pays doivent exister. Israël et la Palestine doivent vivre paisiblement côte à côte, la main dans la main… »
Je fus arrêté net par un coup de poing magistral qui m’explosa l’arcade et me fit comprendre que j’avais tort de m’exprimer librement sur ce sujet.

Ici aussi il y a des tabous.
La phrase proférée et réitérée des milliers de fois ici c’est simplement : « Les juifs sont des putes »…
D’accord, si le prix à payer consiste en des arcades bousillées sans pouvoir les suturer par la suite voire des membres fracturés… Je veux bien, oui !
Tous des putes ! Même nous ! On est tous des putains !
Vive la prostitution dans ce cas !
Le plus vieux métier du monde !
Liberté d’expression ?! Mais tu es en taule mon vieux !!!
Ici c’est la loi de la jungle ! En franchissant le pas de la porte de ce centre de détention, on met de côté les articles de loi et la jurisprudence qui nous ont fait atterrir ici et on parle de diamètre bicipital et de force mesurée en Newton symbolisée par des pommes rouges comme on n’en a pas en Tunisie, ou peut-être dans les hypermarchés, à quatre dinars le kilo, soit prés de deux litres et demi d’essence sans plomb voire quatre litres de gasoil que Labib aurait tamponné.

D’autres sujets étaient aussi sources de discorde ici-bas, l’homosexualité par exemple !

Ici la frustration fait rage, les douches sont communes, toutes les perversions imaginables existent…

Cela fait plus de deux mois que je me suis pas douché !

La gale ? Les morpions ? Toutes les saletés que je pourrais attraper en battant le record de l’Homme de Neandertal dans les journées passées loin de l’eau…

Ici, soit tu es un Homme, soit tu es une mauviette, un p’tit pédé, une pédale, un moins que rien…

Je préfère être un homme sale. La réputation c’est tout ce qui me reste.
Ici la virilité a un sens vraiment particulier.

La virilité, c’est comme un permis de conduire à points que tu peux renforcer en sortant vainqueur de bagarres avec d’autres détenus et les points peuvent sauter au fur et à mesure suivant tes défaites et les égratignures que pourrait subir ta réputation.

N’étant pas un as dans le maniement des upper-kick je me contentais de préserver cette réputation que la violence qui nous guette de tous les coins fragilise.

Amoureux des débats enflammés, dés mon plus jeune âge et pour m’amuser dans ce trou à rats, je me consacrais à alimenter les controverses et amorcer les polémiques…

Insidieusement, je faisais passer dans des discussions anodines en apparence des idées atrocement piquantes.
Je provoquais un véritable tollé à l’aide d’une question toute simple… d’une suite arithmétique de mots…

Allez demander à des BAC – 20:
« Selon vous, l’homosexualité est-elle génétique ou acquise ? »

Un intervenant assimila mon interrogation à du blasphème… Il allait m’enfoncer un stylo dans le globe oculaire… quand une âme charitable et influente m’en a sauvé in extremis…

« Parlons, il n’y a pas de mal à ça… »

« J’avais un voisin qui était homosexuel dans le sens où il ne voulait jamais prêter d’argent alors qu’il avait un compte bancaire assez fourni (relativement s’entend), j’en suis certain… Son cousin aussi qui vivait à Ez-zahra était connu comme une mauviette… C’est la preuve irréfutable qu’une composante génétique entre en jeu dans ce processus qui semble compliqué »

« De quelle hérédité parles-tu sale con ? C’est incroyable !!! Dieu nous a créé égaux, pourquoi selon toi, Dieu les laissera pourrir en enfer jusqu’à l’éternité s’il n’avaient vraiment pas le choix ? Tu ne crois pas en Dieu visiblement, tu mériterais la mort par pendaison ou que je t’asperge d’acide chlorhydrique… »

C’est ainsi que s’achevait souvent les discussions dans la population pénitentiaire… Dans un joyeux vacarme… Les poings prenaient souvent la place des mots, puisque jugés plus convaincants et fournissant des arguments nettement plus solides…

Je trouvais que les arguments des fois pouvaient être assez recherchés mais ce qui faisait toujours défaut, c’était la capacité à admettre que l’autre aussi pouvait avoir raison.

Une qualité sine qua non, sans laquelle la démocratie ne peut pas être…
Une fois, un détenu commençait à saisir mon penchant pour ces altercations verbales et ce vice que je cultivais derrière ces murs épais, il m’accusa aussitôt de… (Tenez-vous bien !) « Espèce de sale démocrate ! Tu veux faire de nous des détenus démocrates, tu es un putain de collabo ! Un occidental invétéré ! Un traitre ! Un sioniste !… »
Si cela se trouve, il m’aurait buté si seulement il avait su que je regardais Nessma tv régulièrement…
Un sioniste ? Un occidental ? Un traitre ? Un collabo ?
Tout à la fois ?

Décidément ces détenus me surestiment. Cette idée me faisait sourire parce que même si certains me détestaient, il était évident que ma cote de popularité était revue à la hausse…
Tout cela me servirait, si jamais je pensais me faire la belle un de ces quatre… Qui sait !

Assis entre quatre murs, je me ronge les ongles…
Je rêvasse. Je pense à ces jours ensoleillés dans lesquels j’aurais pu exister, à ces moments de bonheur que j’aurais pu vivre et à ces femmes que j’aurais pu aimer n’eusse été cette foutue erreur judiciaire.

Je fixe le toit de ma cellule et mon esprit s’évade de mon corps enchainé.
Je suis au paradis, dans le jardin d’Eden entouré de soixante dix vierges.
Je suis dans le stade municipal d’Hammam-Lif assistant aux prouesses de cette équipe qui fait frémir mon coeur rien qu’en caressant un bout de cuir.

Dieu, je ne doute pas de ta justice. Mais pourquoi me fais-tu endurer toute cette peine, toute cette souffrance ?

C’est à cause de la fois où j’ai giflé la copine qui venait me déclarer sa flamme ?
Mais Dieu, j’avais tout juste quatre ans… Je n’étais pas responsable de mes actes…

Ou d’avoir foutu le feu à la maison pour jouer à l’age de huit ans ?
Mais Dieu, c’était en quelque sorte une activité ludique chez moi… Je souffrais de pyromanie, c’est confirmé…

Bon, je reconnais que du tort j’en ai causé. De mauvaises intentions j’en ai eu et j’en ai et toi seul sais si j’en aurais encore…
Des demoiselles, j’en ai fait pleurer.
Des mensonges, j’en ai proféré.
J’ai pensé à ma petite personne sans me soucier du mal que je semais. J’ai vendu mon âme au diable pour acheter un iphone troisième génération, un lecteur mp4 Creative, un écran LCD Samsung 40 cm et toute la panoplie du nouveau riche qui pisse sur les malheurs du SDF qui git dans le froid glacial de l’avenue Habib Bourguiba… N’ayant plus la force de demander l’aumône ou d’apitoyer les passants…

Dieu tu m’as donné à volonté et ne m’as jamais privé de rien.
Je n’ai jamais pris la peine de lever les mains au ciel et de te remercier simplement et dument.
Je trouvais ce geste absolument inutile.
Parler à un ciel.
Alors que je possédais le téléphone le plus puissant au monde, qui me permettait de communiquer avec quiconque à tout moment.

Je pensais qu’il me fallait être privé, seul et délaissé pour avoir la folie de parler au ciel et d’en attendre gentiment une réponse…

J’en ai maintenant la confirmation.

Dans mon désarroi, mes mains tremblantes se lèvent progressivement vers ce toit que l’humidité n’a pas du tout l’air d’avoir épargné.

Dieu je ne te l’ai jamais dit… Mais je t’aime vraiment.
Plus que tout ô Dieu.
Tu fais partie de moi.
A chaque fois que je transgressait tes règles, je m’en voulais à mort. Mais je ne voulais pas que mon entourage le sache.

Des amis qui croient en le pouvoir absolu de l’argent, qui n’y connaisse rien à la soul music ni aux rituels de Sidi Saâd…
On ne choisit pas sa famille, certes… Même ses amis… les choisit-on vraiment?

Dieu… Je n’ai jamais rien fait pour mériter ta miséricorde…
Aujourd’hui j’ai presque honte de te demander quoique ce soit…

Mais tu m’as créé et tu sais que là, dos au mûr (au propre et au figuré) je n’ai plus d’autres alternatives que de t’implorer ô miséricordieux.

Aide-moi à prouver mon innocence…
Guide moi vers le salut…
Montre moi comment je pourrais m’évader de cette forteresse… Ils disent que c’est impossible mais tu es le Tout-Puissant… et si tu m’aides j’aurais le plus puissant piston au monde…

Ici Dieu, comme tu le sais, avec les pistons tu peux changer les hommes en grenouilles en trois secondes chrono… Alors que dire si son piston a la main plus longue que Barack Obama lui même…

Dieu, si tu juges que je ne mériterais pas… Je comprendrais…
Mais Dieu, si les temps des confidences ont sonné… Saches que je regrettes tout ce que j’ai fait…
Si tu ne me donnes pas la liberté accorde moi ton pardon…
Si tu ne me permets pas d’avoir mon dû, permets moi de mourir en ayant ta satisfaction comme clé du bonheur éternel.

Je suis prêt à souffrir le martyr pour mériter ton paradis…
Aides moi à purifier mon âme…
Louanges à toi, ô l’éternel, l’unique et le grand…

Les islamistes… Ces personnages de bandes-dessinées dont on ne finissait jamais de me décrire les capacités destructrices et l’incomparable savoir-faire en matière de lancer de soude caustique.

Je ne voulais croire personne.
Je rêvais d’avoir l’honneur un jour, de leur serrer la main, de leur demander ce qu’ils pouvaient ressentir en brisant la vie (du moins amoureuse) d’un jeune couple à qui Cupidon souriait à pleines dents jusque là.

Je voulais leur demander leur position quant à l’applicabilité de la « Chariâa » en terre d’islam. La lapidation ? Couper la main au voleur ? Décapiter les criminels en place publique ?

Jamais je n’ai eu de contact étroit avec un véritable barbu, un islamiste pur et dur.
J’ai toujours été confronté à des musulmans, comme vous et moi, par héritage.

Ceux qui disent « Hamdoullah » pour ne pas répéter « ça va » à longueur de journée.
Ceux qui ponctuent par « Inchallah » ou « Machallah » leurs phrases non pas par intime croyance en une volonté divine inébranlable mais par conviction que l’interlocuteur est assez haineux et envieux pour porter le mauvais œil.

Mon seul et unique souvenir en rapport avec ces personnes –à l’accoutrement étrange et au vocabulaire musicalement attrayant mais vu la conjoncture, ô combien effroyable- demeure cette fois où l’on jouait tranquillement une partie de football sur la plage d’Hammam-Lif quand ce parfait inconnu est venu nous importuner avec ces versets coraniques et ces subjugations puériles quant à cette plante et à sa manière de pousser du fin fond de cette terre.

« Sobhan allah ». Dieu est incomparable.
Oui je veux bien.
Mais là, tu viens de couper court à un match qui tournait à l’affrontement et qui opposait des enfants de douze ans de moyenne d’âge pour leur raconter que Dieu est grand.

Dieu est grand certes, mais ils sont petits, insouciants, innocents, trop jeunes pour s’occuper de ta propagande à la con.

Révolté depuis tout petit, je me suis dirigé vers cette ignoble créature pour le rappeler à l’ordre. « Vas voir ailleurs si j’y suis ! »
Mes copains en étaient abasourdis.
« Comment as-tu osé défier cet homme de Dieu ? »
Nous sommes tous des hommes de Dieu, sauf que là on joue !
L’activité ludique pour des enfants étant plus sacrée que tout ce qui peut exister ou pas.

Au gré des jours et de leurs manières peu orthodoxes de me malmener j’ai appris à évoquer Dieu très fréquemment dans des expressions aussi catholiques que la haine qui m’habitait.

En entrant en prison j’ai gardé cette fâcheuse habitude d’insérer le préfixe « R.A.B » dans tout ce que j’entreprenais dans le volet linguistique de mon existence.

Je ne me rendais pas compte de l’ampleur de ce tic qui s’est renforcé avec le temps vu que je fréquentais des gens qui ne m’aidaient pas du tout dans ce sens.

Dans le centre de détention, ce fut le choc.
Les pieux ne font plus l’exception. Ils sont tous mal-rasés, pour saluer ils utilisent exclusivement « Salam », ils ont des expressions d’un guérillero qui attend l’ennemi au tournant, toujours à l’affut du moindre dépassement vis-à-vis de Dieu pour remettre de l’ordre dans cette jungle.

Ils se sont accordés à ne pas me saluer parce que selon eux je blasphème et que ma place est en enfer. Nous en sommes même venus aux mains à plusieurs reprises.
Ils ont un point faible indéniable dans l’exercice du combat de rue : Leurs barbes ne les aident point.

Ce que ces sales cons ne savent pas, c’est que je suis déjà en enfer.
Contrairement à ce qu’ils pensent je crois en Dieu.
Le satané préfixe qui les dérange… Je ne l’emploie que par abus de langage ou par mauvaise habitude.

Ils ont cette manie de juger. De se porter spontanément garants du bon déroulement du jugement dernier des autres.

Dieu punit dans l’au-delà, ils veulent à tout prix se charger de ce bas monde.

J’ai fini par trouver un islamiste modéré mi-figue mi raisin, mi barbu mi alcoolique qui a accepté de se prendre au jeu et de m’expliquer sa position par rapport à la lapidation pour commencer.

Il est formellement contre…
Parce que, m’avoua-t-il, avec un ton pénible, « il avait commis il n’y a pas si longtemps des méfaits qui lui auraient couté la lapidation à mort sinon… »

Je préférais tout de suite arrêter ce débat au tout début parce que l’arbitraire et les réponses à la con, je n’en étais pas un fervent supporter vois-tu…

Le seul être sensé dans ce gros tas de rigidité cérébrale utilise des arguments dignes d’un enfant non encore scolarisé.

Pourquoi l’être humain choisit-il de se repentir dés qu’il est écroué, dés que son équilibre est mis à mal ou dés qu’il ressent que la fin approche.
Pourquoi n’ont-ils jamais prié Dieu quand ils ont violé, tué, volé, escroqué… ?
Pourquoi se changent-ils si vite en donneurs de leçons, en défenseurs de la morale et des percepts islamiques ?
Pourquoi la majorité de ces pieux est faite d’anciens bandits ?

La religion chez nous est généralement un véritable assommoir utilisé par des incultes repentis de leur infortune ou des criminels qui ont regretté le mal qu’ils ont semé. Ils croient se faire pardonner en détruisant leurs interlocuteurs à coups de versets sortis de leurs contextes et d’insultes moyenâgeuses ramenées tout droit du film « Errisala ».

En prison j’ai pour me tenir compagnie, un cerveau qui fonctionne à mi-temps et le craquement de mes articulations mais surtout un cœur qui bat constamment à la recherche de la vérité.
Moi aussi mon cœur en a commis des délits, en a causé des peines, en a tué des espoirs, s’en est pris injustement à tellement d’âmes charitables mais jamais il n’a été tenté de blanchir son casier sentimental en jugeant les autres et les condamnant par contumace.

Ce cœur orphelin, perdu, terni, quelque peu fatigué préfère s’abandonner à divaguer plutôt que de parler à ses incompétents du nom liberté et à ses ignorants du verbe raisonner.

Réflexions nocturnes

février 7, 2010

Il est temps de dormir mais je n’ai pas sommeil.
Je sens monter en moi une pression insoutenable faite d’un mélange détonnant d’ennui, d’impuissance, de frustration et d’un profond désespoir.

Une douleur nait ainsi du plus profond de cette âme enchaînée et se propage indéfiniment au corps qui l’enveloppe et irradie aussitôt tout l’atmosphère qui l’entoure.

Je contemple le coin de cette cellule qui s’illumine grâce à une des lampes économiques placées dans le couloir du pénitencier.

Ici on n’a pas le choix. On se doit d’être respectueux de l’énergie non renouvelable et de la préserver.

Ailleurs, j’ai toujours été de ces sales cons qui laissent le robinet couler à flots alors qu’ils se rasent la barbe ou qu’ils se regardent dans la glace et qui se moquent inlassablement des voisins qui se mettent à l’énergie solaire.

J’éprouve un plaisir étonnant à me venger de la collectivité, cachant au fond de moi-même une certaine rancœur vis-à-vis de ces personnes qui m’incitent à dépenser moins pour qu’ils puissent vivre mieux.
Etant convaincu que dans l’histoire, il doit forcément y avoir des dupes et n’ayant aucune envie d’être étiqueté de la sorte.

Si mon budget me permet de dilapider toutes les richesses de cette planète, au diable les autres.
Au diable nos enfants, puisque je ne compte pas en avoir (Plutôt, on ne compte pas me laisser en avoir avec cette peine interminable).
Au diable les générations futures, ces futurs morveux dopés aux céréales et allaités à la vodka orange.

Ici, c’est l’état qui économise à mon nom. Je lui en suis reconnaissant parce que même dans le cas contraire cela n’y changerait absolument rien.

Le silence me tue. J’ai toujours vécu dans une maison où l’on criait pour parler calmement et où le vacarme était synonyme de bonne santé et de bonheur.

Quand je respire mes côtes deviennent douloureuses, je prends sur moi. En prison, on m’a d’abord appris à taire mes peines. Sacré chialeur que j’étais.

Parce qu’autrement tu nuis considérablement à l’image que tu donnes et derrière les barreaux il ne nous reste que l’estime des autres.

La liberté en prison (1)

février 5, 2010

Troisième semaine, je commence à me faire aux lieux qui me gardent au chaud 24/24.

On dit que pour toute société la prison représente un exutoire parce que selon eux nous sommes des abcès qu’on draine à travers ces murs délabrés.

Mais, il se trouve qu’après trois semaines de détention, il ne m’est toujours pas possible de me prononcer sur la définition exacte de ce lieu peu commun.

A la base on te prive de ta liberté pour te punir d’un acte jugé préjudiciable à autrui et de ce fait, condamnable.
Pourtant, mon séjour ici n’est finalement pas la pire des choses qui auraient pu m’arriver.

Déjà, on ne m’a pas ôté la vie et c’est là une chance indéniable que je ne saurais passer sous silence.
Merci mes chers aïeuls d’avoir aboli la peine de mort. Même si je ne sais toujours pas pourquoi je suis incarcéré.

Ici on peut se promener régulièrement. On a le temps de lire, même si nos lectures sont contrôlées par des gens qui censurent parfois sans trop comprendre les intitulés.

« Politique » ? Non !
« Sexe » ? Non !
« Démo- » ? Non ! (Même démographie c’est interdit, le mot étant trop ambigu à son début.)

Au début, je me considérais plus précieux, plus cultivé, plus fin et plus humain que tous ces criminels avec qui je suis obligé de cohabiter.

Au fil des jours, j’ai compris que j’avais faux sur toute la ligne.
Ces gens là ont des idées, des opinions, des alternatives et surtout n’ont aucune peur de mettre à nu leurs positions.

Etant déjà en prison et ne craignant plus rien.

Ici on parle de politique et de tout ce que vous pouvez imaginer, mesdames et messieurs.

Ici un détenu m’a avoué pendant la promenade de dix heures du mat’ qu’il était « de gauche, que l’époque du RCD était révolue et qu’il est plus que temps d’évoluer et de renforcer le pluralisme qui n’en est encore qu’à du quasi-folklore parce que les opposants en exercice sont en général des tarlouzes »

Reflexe d’ancien peureux, et d’actuel lâche, je me suis retourné à droite et à gauche pour vérifier que personne n’était là pour rapporter notre charmante discussion à un supérieur enfermé dans un bureau où les fax fusaient de toute part.

« Non… » Répondis-je…

Réponse instinctive d’un habitué de ses chauffeurs de taxis qui t’abordent et stimulent ton esprit critique avant de s’avérer des indics.

J’ai passé le plus clair de mon temps à essayer de m’exprimer à l’antipode de ce que je pensais. Ma langue n’a aucunement reflété ce que mon cerveau élabore.

Avec le temps, tel un tétraplégique qui a oublié la manière avec laquelle il usait autrefois de ces membres, j’ai rien trouvé à dire parce que je n’ai jamais rien dit dans ce sens.
Il est des circuits dans notre âme qui se sont perdus d’avoir été trop oubliés.

Il me regarda avec un sourire à peine brimé et me dit « Ce qui t’arrive c’est le syndrome du nouveau détenu, tu ne t’es pas encore habitué aux lieux et à ses règles. La prison a été une véritable renaissance pour moi. Tu vas voir qu’ici tu as une marge de liberté nettement plus vaste que l’étroitesse des rues de notre pays. On continuera un autre jour cette discussion. Au moment où la métamorphose de la prison t’aura achevé.»

Je n’en revenais pas.
J’étais encore persuadé que c’était un autre indic’ qui s’est efforcé de m’arracher quelques confidences capitales pour la suite de mon parcours pénitentiaire.

NON !
« Je ne suis pas la politique »
« Je n’y comprend rien »
« Je fais confiance à ceux qui sont là »

C’est ce genre de réflexions préfabriquées qu’on m’a appris à sortir dans de pareilles circonstances.

Mais c’est quand même curieux le spectacle qu’offrent ces détenus à vingt heures piles. On nous rassemble dans une chambre commune et on nous offre l’inestimable opportunité de regarder le JT de vingt heures de TV7 notre première chaine nationale (et incroyablement septième du nom).

Les détenus décortiquent les infos, prennent ce qu’ils jugent plausibles et jettent ce qu’ils voient comme faisant partie de cette propagande qui infeste tous les milieux sociaux ou autres.

C’est tout à fait surprenant ce qu’arrive à faire un tunisien de sa cervelle dés qu’il se met à l’idée qu’il n’en court rien à penser et à s’exprimer peu importe le niveau d’instruction finalement.

Feu Farhat Hached n’a pas eu de diplôme que je sache mais cela ne l’a pas empêché d’être un grand homme politique à l’échelle nationale et même internationale.

To be continued…

Deux semaines, aucune bonne nouvelle.

Un cœur qui sombre sous les décombres de ma perception d’une justice équitable.
Comme un malheur ne vient jamais seul, j’apprends que la fille avec laquelle j’avais fondé mon « empire », ma civilisation, mes peines, mes haines, mon amour et mes rires s’en est allée.
Elle m’a largué comme une triste chaussette trouée dont on n’attend plus rien.

Je suis un être pacifiste mais là je n’arrive même pas à brimer mes pulsions destructrices.
Ma haine est démesurée envers cette créature inhumaine coupable de crime contre l’humanité et de haute trahison de la nation que nous avions édifié brique par brique.

Pourtant je n’ai jamais douté une seule seconde d’elle. Comme un enfant crédule et naïf, j’ai vu en ses yeux des horizons salvateurs de la noirceur ambulante qui entourait mon environnement.

A travers son sourire protecteur, ses dents alignées, son petit nez, son teint clair et ses mains fines, je voyais la princesse qui allait réussir à faire de notre civilisation un sempiternel essor.
J’étais candide, j’étais simple d’esprit.

Les barreaux de mon tombeau correctionnel m’ont éclairé. J’ai muri en deux semaines plus qu’il n’en fallait.
J’ai tout compris en si peu de temps.

L’amour, voyez-vous n’existe pas.
Il n’y a que l’attachement, la vénalité, et la trahison le tout saupoudré par un brin de loyauté.

La vie n’est pas une courbe linéaire mais une droite affine qui se parabolise ou « s’hyperbolise » au gré du temps qu’il fait ou des nuages qui passent ou de la pluie qu’on croit voir à travers les vitres teintées d’une voiture RS ramenée de l’Amérique.

Je transpire à peine des yeux que mon compagnon de cellule me demande avec sa voix enrouée de ne jamais parler.

« C’est la famille qui te manque ? T’inquiète pas… Après quelque temps tu oublieras leur existence… Tu ne ressentiras plus rien… Tu mourras dans ton éveil… On t’enterrera mais persistera un tuba par lequel tu arriveras non sans peine à respirer, à subsister, à survivre…
Les détenus ne meurent jamais d’être emprisonnés… L’être humain a une capacité étonnante à s’adapter…
Tu verras mon vieux… On a tous transpiré… des yeux au début…
Aujourd’hui même des bombes lacrymogènes ne feraient que chatouiller ma sensibilité empierrée… »

Je ne trouvais rien à redire…

« Oui… »
Répondis-je machinalement… En hochant les épaules… Entre deux sanglots existe une dimension où les mots se perdent à jamais…

J’y ai laissé tellement de verbes, d’adjectifs et de superlatifs qu’à ce moment bien précis il m’est plus facile de m’y refugier que de retrouver le chemin de l’univers des langues vivantes et déliées.

Mon codétenu a escroqué une bonne centaine de richards. Il aurait pu s’enfuir avec le pactole. Mais comme la fin des films passionnants est souvent poignante.
Il tomba amoureux de sa dernière victime. Il lui avait tout raconté à propos de son passé.
Elle n’hésita pas une seule seconde à le dénoncer.

L’amour dans sa trahison, ses peines, ses pleurs et ses maux de têtes ingérables est si beau à raconter, à penser, à décrire dans l’absolu et à vivre dans ses rêves… Que cela en vaut la peine de perpétuer la légende de son existence quitte à faire monter les chiffres des veines taillées à l’aide d’un cutter rouillé.

Demain j’oublierais.
Demain mes sentiments seraient enterrés vivants.
Demain je n’aurais plus mal. Demain, je serais mieux.
Coaché par un codétenu sage de ses sept ans de prison et de ses quelques secondes sur les bancs de l’école.
Ayant absorbé trop de leçons en trop peu de temps, je décidai enfin de me mettre à mon sport favori : Dormir pour ne plus rien subir.
Dormir pour oublier.
Dormir pour mieux assimiler.

Demain je serais plus intelligent…